La discipline de la pensée et la réforme du caractère

Du livre Le problème de l’être et de la destinée, de Léon Denis (extrait du chapitre 24).


La pensée est créatrice, disions-nous. Elle n’agit pas seulement autour de nous, influençant nos semblables en bien ou en mal ; elle agit surtout en nous. Elle génère nos paroles, nos actions et, par elle, nous construisons chaque jour l’édifice, grandiose ou misérable, de notre vie, présente et à venir. Nous façonnons notre âme et son enveloppe par nos pensées ; celles-ci produisent des formes, des images qui s’impriment dans la matière subtile dont le corps fluidique est composé. Ainsi, peu à peu, notre être se peuple de formes frivoles ou austères, gracieuses ou terribles, grossières ou sublimes ; l’âme s’ennoblit, se pare de beauté, ou se fait une atmosphère de laideur.

Il n’est pas de sujet plus important que l’étude de la pensée, de ses pouvoirs, de son action. Elle est la cause initiale de notre élévation ou de notre abaissement ; elle prépare toutes les découvertes de la science, toutes les merveilles de l’art, mais aussi toutes les misères et toutes les hontes de l’humanité. Suivant l’impulsion donnée, elle fonde ou détruit les institutions comme les empires, les caractères comme les consciences. L’homme n’est grand, l’homme ne vaut que par sa pensée ; par elle ses oeuvres rayonnent et se perpétuent à travers les siècles.

Le spiritualisme expérimental, beaucoup mieux que toutes les doctrines antérieures, nous permet de saisir, de comprendre toute la force de projection de la pensée. Elle est le principe de la communion universelle. Nous la voyons agir dans le phénomène spirite, qu’elle facilite ou entrave ; son rôle dans les séances d’expérimentation est toujours considérable. La télépathie nous a démontré que les âmes peuvent s’impressionner, s’influencer à toutes distances. C’est le moyen dont se servent les humanités de l’espace pour communiquer entre elles à travers les immensités sidérales. Dans tout le champ des activités solaires, dans tous les domaines du monde visible ou invisible, l’action de la pensée est souveraine. Elle ne l’est pas moins, répétons-le, en nous-mêmes et sur nous-mêmes, modifiant constamment notre nature intime.

Les vibrations de nos pensées, de nos paroles, en se renouvelant dans un sens uniforme, chassent de notre enveloppe les éléments qui ne peuvent vibrer en harmonie avec elles ; elles attirent des éléments similaires qui accentuent les tendances de l’être. Une oeuvre, souvent inconsciente, s’élabore ; mille ouvriers mystérieux travaillent dans l’ombre ; aux profondeurs de l’âme, toute une destinée s’ébauche ; dans sa gangue, le diamant caché s’épure ou se ternit.

Si nous méditons sur des sujets élevés, sur la sagesse, le devoir, le sacrifice, notre être s’imprègne peu à peu des qualités de notre pensée. Voilà pourquoi la prière improvisée, ardente, l’élan de l’âme vers les puissances infinies, a tant de vertu. Dans ce dialogue solennel de l’être avec sa cause, l’influx d’en haut nous envahit et des sens nouveaux s’éveillent. La compréhension, la conscience de la vie s’augmente et nous sentons, mieux qu’on ne peut l’exprimer, la gravité et la grandeur de la plus humble des existences. La prière, la communion par la pensée avec l’univers spirituel et divin, c’est l’effort de l’âme vers la beauté et la vérité éternelles ; c’est l’entrée pour un instant dans les sphères de la vie réelle et supérieure, celle qui n’a pas de terme.

Si, au contraire, notre pensée est inspirée par de mauvais désirs, par la passion, la jalousie, la haine, les images qu’elle enfante se succèdent, s’accumulent dans notre corps fluidique et l’enténèbrent. Ainsi, nous pouvons, à volonté, faire en nous la lumière ou l’ombre. C’est ce qu’affirment tant de communications d’outre-tombe.

Nous sommes ce que nous pensons, à la condition de penser avec force, volonté, persistance. Mais presque toujours nos pensées passent constamment d’un sujet à un autre. Nous pensons rarement par nous-mêmes, nous reflétons les mille pensées incohérentes du milieu où nous vivons. Peu d’hommes savent vivre de leur propre pensée, puiser aux sources profondes, à ce grand réservoir d’inspirations que chacun porte en soi, mais que la plupart ignorent. Aussi se font-ils une enveloppe peuplée des formes les plus disparates. Leur esprit est comme une demeure ouverte à tous les passants. Les rayons du bien et les ombres du mal s’y confondent en un perpétuel chaos. C’est l’incessant combat de la passion et du devoir, où, presque toujours, la passion l’emporte. Avant tout, il faut apprendre à contrôler nos pensées, à les discipliner, à leur imprimer une direction précise, un but noble et digne.

Le contrôle des pensées entraîne le contrôle des actes, car si les unes sont bonnes, les autres le seront également, et toute notre conduite se trouvera réglée par un enchaînement harmonique. Tandis que si nos actes sont bons et nos pensées mauvaises, il ne peut y avoir là qu’une fausse apparence du bien, et nous continuerons à porter en nous un foyer malfaisant, dont les influences se répandront tôt ou tard, fatalement, sur notre vie.

Parfois nous remarquons une contradiction frappante entre les pensées, les écrits et les actions de certains hommes, et nous sommes portés, par cette contradiction même, à douter de leur bonne foi, de leur sincérité. Ce n’est là souvent qu’une fausse interprétation de notre part. Les actes de ces hommes résultent de l’impulsion sourde des pensées et des forces qu’ils ont accumulées en eux dans le passé. Leurs aspirations présentes, plus élevées, leurs pensées, plus généreuses, seront réalisées en actes dans l’avenir. Ainsi tout s’accorde et s’explique, quand on considère les choses au point de vue élargi de l’évolution ; tandis que tout reste obscur, incompréhensible, contradictoire, avec la théorie d’une vie unique pour chacun de nous.

L’influence des Esprits sur nos pensées et sur nos actions

Extrais du chapitre 9 du Livre des Esprits – Allan Kardec.

459. Les Esprits influent-ils sur nos pensées et sur nos actions ?

« Sous ce rapport leur influence est plus grande que vous ne croyez, car bien souvent ce sont eux qui vous dirigent. »

460. Avons-nous des pensées qui nous sont propres, et d’autres qui nous sont suggérées ?

« Votre âme est un Esprit qui pense ; vous n’ignorez pas que plusieurs pensées vous arrivent à la fois sur un même sujet, et souvent bien contraires les unes aux autres ; eh bien ! il y en a toujours de vous et de nous ; c’est ce qui vous met dans l’incertitude, parce que vous avez en vous deux idées qui se combattent. »

461. Comment distinguer les pensées qui nous sont propres de celles qui nous sont suggérées ?

« Lorsqu’une pensée est suggérée, c’est comme une voix qui vous parle. Les pensées propres sont en général celles du premier mouvement. Du reste, il n’y a pas un grand intérêt pour vous dans cette distinction, et il est souvent utile de ne pas le savoir : l’homme agit plus librement ; s’il se décide pour le bien, il le fait plus volontiers ; s’il prend le mauvais chemin, il n’en a que plus de responsabilité. »

462. Les hommes d’intelligence et de génie puisent-ils toujours leurs idées dans leur propre fonds ?

« Quelquefois, les idées viennent de leur propre Esprit, mais souvent elles leur sont suggérées par d’autres Esprits qui les jugent capables de les comprendre et dignes de les transmettre. Quand ils ne les trouvent pas en eux, ils font appel à l’inspiration ; c’est une évocation qu’ils font sans s’en douter. »

S’il eût été utile que nous puissions distinguer clairement nos pensées propres de celles qui nous sont suggérées, Dieu nous en eût donné le moyen, comme il nous donne celui de distinguer le jour et la nuit. Quand une chose est dans le vague, c’est que cela doit être pour le bien.

463. On dit quelquefois que le premier mouvement est toujours bon ; cela est-il exact ?

« Il peut être bon ou mauvais selon la nature de l’Esprit incarné. Il est toujours bon chez celui qui écoute les bonnes inspirations. »

464. Comment distinguer si une pensée suggérée vient d’un bon ou d’un mauvais Esprit ?

« Etudiez la chose ; les bons Esprits ne conseillent que le bien ; c’est à vous de distinguer. »

465. Dans quel but les Esprits imparfaits nous poussent-ils au mal ?

« Pour vous faire souffrir comme eux. »

– Cela diminue-t-il leurs souffrances ?

« Non, mais ils le font par jalousie de voir des êtres plus heureux. »

– Quelle nature de souffrance veulent-ils faire éprouver ?

« Celles qui résultent d’être d’un ordre inférieur et éloigné de Dieu. »

466. Pourquoi Dieu permet-il que des Esprits nous excitent au mal ?

« Les Esprits imparfaits sont des instruments destinés à éprouver la foi et la constance des hommes dans le bien. Toi, étant Esprit, tu dois progresser dans la science de l’infini, c’est pour cela que tu passes par les épreuves du mal pour arriver au bien. Notre mission est de te mettre dans le bon chemin, et quand de mauvaises influences agissent sur toi, c’est que tu les appelles par le désir du mal, car les Esprits inférieurs viennent à ton aide dans le mal quand tu as la volonté de le commettre ; ils ne peuvent t’aider dans le mal que quand tu veux le mal. Si tu es enclin au meurtre, eh bien ! tu auras une nuée d’Esprits qui entretiendront cette pensée en toi ; mais aussi tu en as d’autres qui tâcheront de t’influencer en bien, ce qui fait que cela rétablit la balance et te laisse le maître. »

C’est ainsi que Dieu laisse à notre conscience le choix de la route que nous devons suivre, et la liberté de céder à l’une ou à l’autre des influences contraires qui s’exercent sur nous.

467. Peut-on s’affranchir de l’influence des Esprits qui sollicitent au mal ?

« Oui, car ils ne s’attachent qu’à ceux qui les sollicitent par leurs désirs ou les attirent par leurs pensées. »

468. Les Esprits dont l’influence est repoussée par la volonté renoncent-ils à leurs tentatives ?

« Que veux-tu qu’ils fassent ? Quand il n’y a rien à faire, ils cèdent la place ; cependant, ils guettent le moment favorable, comme le chat guette la souris. »

469. Par quel moyen peut-on neutraliser l’influence des mauvais Esprits ?

« En faisant le bien, et en mettant toute votre confiance en Dieu, vous repoussez l’influence des Esprits inférieurs et vous détruisez l’empire qu’ils voulaient prendre sur vous. Gardez-vous d’écouter les suggestions des Esprits qui suscitent en vous de mauvaises pensées, qui soufflent la discorde entre vous, et qui excitent en vous toutes les mauvaises passions. Défiez-vous surtout de ceux qui exaltent votre orgueil, car ils vous prennent par votre faible. Voilà pourquoi Jésus vous fait dire dans l’oraison dominicale : Seigneur ! ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. »

470. Les Esprits qui cherchent à nous induire au mal, et qui mettent ainsi à l’épreuve notre fermeté dans le bien, ont-ils reçu mission de le faire, et si c’est une mission qu’ils accomplissent en ont-ils la responsabilité ?

« Nul Esprit ne reçoit la mission de faire le mal ; quand il le fait, c’est de sa propre volonté, et par conséquent il en subit les conséquences. Dieu peut le lui laisser faire pour vous éprouver, mais il ne le lui commande pas, et c’est à vous de le repousser. »

471. Lorsque nous éprouvons un sentiment d’angoisse, d’anxiété indéfinissable ou de satisfaction intérieure sans cause connue, cela tient-il uniquement à une disposition physique ?

« C’est presque toujours un effet des communications que vous avez à votre insu avec les Esprits, ou que vous avez eues avec eux pendant le sommeil. »

472. Les Esprits qui veulent nous exciter au mal ne font-ils que profiter des circonstances où nous nous trouvons, ou peuvent-ils faire naître ces circonstances ?

« Ils profitent de la circonstance, mais souvent ils la provoquent en vous poussant à votre insu vers l’objet de votre convoitise. Ainsi, par exemple, un homme trouve sur son chemin une somme d’argent : ne crois pas que ce sont les Esprits qui ont apporté l’argent en cet endroit, mais ils peuvent donner à l’homme la pensée de se diriger de ce côté, et alors la pensée lui est suggérée par eux de s’en emparer, tandis que d’autres lui suggèrent celle de rendre cet argent à celui à qui il appartient. Il en est de même de toutes les autres tentations. »

La responsabilité morale

Extrait de la Revue Spirite d’août 1867. Médium : M. Nivard


J’assiste à toutes tes causeries mentales, mais sans les diriger : tes pensées sont émises en ma présence, mais je ne les provoque pas. C’est le pressentiment des cas qui ont quelque chance de se présenter, qui fait naître en toi les pensées propres à résoudre les difficultés qu’ils pourraient te susciter. C’est là le libre arbitre ; c’est l’exercice de l’Esprit incarné, s’essayant à résoudre des problèmes qu’il se pose lui-même.

En effet, si les hommes n’avaient que les idées que les Esprits leur inspirent, ils auraient peu de responsabilité et peu de mérite ; ils n’auraient que la responsabilité d’avoir écouté de mauvais conseils, ou le mérite d’avoir suivi les bons. Or, cette responsabilité et ce mérite seraient évidemment moins grands que s’ils étaient le résultat de l’entier libre arbitre, c’est-à-dire d’actes accomplis dans la plénitude de l’exercice des facultés de l’Esprit, qui, dans ce cas, agit sans aucune sollicitation.

Il résulte de ce que je dis que très souvent les hommes ont des pensées qui leur sont essentiellement propres, et que les calculs auxquels ils se livrent, les raisonnements qu’ils tiennent, les conclusions auxquelles ils aboutissent, sont le résultat de l’exercice intellectuel au même titre que le travail manuel est le résultat de l’exercice corporel. Il ne faudrait pas conclure de là, que l’homme n’est pas assisté dans ses pensées et dans ses actes par les Esprits qui l’entourent, bien au contraire ; les Esprits, soit bienveillants, soit malveillants, sont souvent la cause provocatrice de vos actes et de vos pensées ; mais vous ignorez complètement dans quelles circonstances cette influence se produit, en sorte qu’en agissant, vous croyez le faire en vertu de votre propre mouvement : votre libre arbitre reste intact ; il n’y a de différence entre les actes que vous accomplissez sans y être poussés, et ceux que vous accomplissez sous l’influence des Esprits, que dans le degré du mérite ou de la responsabilité.

Dans l’un et l’autre cas, la responsabilité et le mérite existent, mais, je le répète, ils n’existent pas au même degré. Ce principe que j’énonce n’a pas, je crois, besoin de démonstration ; il me suffira, pour le prouver, de prendre une comparaison dans ce qui existe parmi vous.

Si un homme a commis un crime, et qu’il l’ait commis, séduit par les conseils dangereux d’un homme qui exerce sur lui beaucoup d’influence, la justice humaine saura le reconnaître en lui accordant bénéfice des circonstances atténuantes ; elle ira plus loin : elle punira l’homme dont les conseils pernicieux ont provoqué le crime, et sans y avoir autrement contribué, cet homme sera plus sévèrement puni que celui qui n’a été que l’instrument, parce que c’est sa pensée qui a conçu le crime, et son influence sur un être plus faible qui l’a fait exécuter. Eh bien ! ce que font les hommes dans ce cas, en diminuant la responsabilité du criminel et en la partageant l’infâme avec qui l’a poussé à commettre le crime, comment voudriez-vous que Dieu, qui est la justice même, n’en fît pas autant, puisque votre raison vous dit qu’il est juste d’agir ainsi ?

Pour ce qui concerne le mérite des bonnes actions, que j’ai dit être moins grand si l’homme a été sollicité à les faire, c’est la contrepartie de ce que je viens de dire au sujet de la responsabilité, et peut se démontrer en renversant la proposition.

Ainsi donc, quand il t’arrive de réfléchir et de promener tes idées d’un sujet à un autre ; quand tu discutes mentalement sur les faits que tu prévois ou qui sont déjà accomplis ; quand tu analyses, quand tu raisonnes et quand tu juges, ne crois pas que ce soient des Esprits qui te dictent tes pensées ou qui te dirigent ; ils sont là, près de toi, ils t’écoutent ; ils voient avec plaisir cet exercice intellectuel auquel tu te livres ; leur plaisir est doublé, quand ils voient que tes conclusions sont conformes à la vérité.

Il leur arrive quelquefois, évidemment, de se mêler à cet exercice, soit pour le faciliter, soit pour donner à l’Esprit quelques aliments, ou lui créer quelques difficultés, afin de rendre cette gymnastique intellectuelle plus profitable à celui qui la pratique ; mais, en général, l’homme qui cherche, quand il est livré à ses réflexions, agit presque toujours seul, sous l’œil vigilant de son Esprit protecteur, qui intervient si le cas est assez grave pour rendre son intervention nécessaire.

Ton père qui veille sur toi, et qui est heureux de te voir à peu près rétabli. (Le médium sortait d’une grave maladie.)

Louis Nivard

L’homme, dans ses différentes incarnations, conserve-t-il des traces du caractère physique des existences antérieures ?

Question 217 du Livre des Esprits – Allan Kerdec


« Le corps est détruit et le nouveau n’a aucun rapport avec l’ancien. Cependant, l’Esprit se reflète sur le corps ; certes, le corps n’est que matière, mais malgré cela il est modelé sur les capacités de l’Esprit qui lui imprime un certain caractère, principalement sur la figure, et c’est avec vérité qu’on a désigné les yeux comme le miroir de l’âme ; c’est-à-dire que la figure, plus particulièrement, reflète l’âme ; car telle personne excessivement laide a pourtant quelque chose qui plaît quand elle est l’enveloppe d’un Esprit bon, sage, humain, tandis qu’il y a des figures très belles qui ne te font rien éprouver, pour lesquelles même tu as de la répulsion. Tu pourrais croire qu’il n’y a que les corps bien faits qui soient l’enveloppe des Esprits les plus parfaits, tandis que tu rencontres tous les jours des hommes de bien sous des dehors difformes. Sans avoir une ressemblance prononcée, la similitude des goûts et des penchants peut donc donner ce qu’on appelle un air de famille. »

Le corps que revêt l’âme dans une nouvelle incarnation n’ayant aucun rapport nécessaire avec celui qu’elle a quitté, puisqu’elle peut le tenir d’une tout autre souche, il serait absurde de conclure une succession d’existences d’une ressemblance qui n’est que fortuite. Cependant les qualités de l’Esprit modifient souvent les organes qui servent à leurs manifestations et impriment sur la figure, et même à l’ensemble des manières, un cachet distinct. C’est ainsi que sous l’enveloppe la plus humble, on peut trouver l’expression de la grandeur et de la dignité, tandis que sous l’habit du grand seigneur on voit quelquefois celle de la bassesse et de l’ignominie. Certaines personnes sorties de la position la plus infime prennent sans efforts les habitudes et les manières du grand monde. Il semble qu’elles y retrouvent leur élément, tandis que d’autres, malgré leur naissance et leur éducation, y sont toujours déplacées. Comment expliquer ce fait autrement que comme un reflet de ce qu’a été l’Esprit ?

Le spiritisme est-il une religion?

Le discours d’Allan Kardec du 1er novembre 1868, à la séance annuelle commémorative de la fête des morts, a été publié dans la Revue Spirite de 1868.


« En quelque lieu que se trouvent deux ou trois personnes assemblées en mon nom, je m’y trouve au milieu d’elles. » (St Mathieu, ch. XVIII, v. 20.)

Chers frères et sœurs spirites,

Nous sommes réunis, en ce jour consacré par l’usage à la commémoration des morts, pour donner à ceux de nos frères qui ont quitté la terre, un témoignage particulier de sympathie ; pour continuer les rapports d’affection et de fraternité qui existaient entre eux et nous de leur vivant, et pour appeler sur eux les bontés du Tout-Puissant. Mais pourquoi nous réunir ? Ne pouvons-nous faire, chacun en particulier, ce que nous nous proposons de faire en commun ? Quelle utilité peut-il y avoir à se réunir ainsi à un jour déterminé ?

Jésus nous l’indique par les paroles que nous avons rapportées ci-dessus. Cette utilité est dans le résultat produit par la communion de pensées qui s’établit entre personnes réunies dans un même but.

Mais comprend-on bien toute la portée de ce mot : Communion de pensées ? Assurément, jusqu’à ce jour, peu de personnes s’en étaient fait une idée complète. Le Spiritisme, qui nous explique tant de choses par les lois qu’il nous révèle, vient encore nous expliquer la cause, les effets et la puissance de cette situation de l’esprit.

Communion de pensée veut dire pensée commune, unité d’intention, de volonté, de désir, d’aspiration. Nul ne peut méconnaître que la pensée ne soit une force ; mais est-ce une force purement morale et abstraite ? Non ; autrement on ne s’expliquerait pas certains effets de la pensée, et encore moins de la communion de pensée. Pour le comprendre, il faut connaître les propriétés et l’action des éléments qui constituent notre essence spirituelle, et c’est le Spiritisme qui nous l’apprend.

La pensée est l’attribut caractéristique de l’être spirituel ; c’est elle qui distingue l’esprit de la matière : sans la pensée, l’esprit ne serait pas esprit. La volonté n’est pas un attribut spécial de l’esprit, c’est la pensée arrivée à un certain degré d’énergie ; c’est la pensée devenue puissance motrice. C’est par la volonté que l’esprit imprime aux membres et au corps des mouvements dans un sens déterminé. Mais si elle a la puissance d’agir sur les organes matériels, combien cette puissance ne doit-elle pas être plus grande sur les éléments fluidiques qui nous environnent ! La pensée agit sur les fluides ambiants, comme le son agit sur l’air ; ces fluides nous apportent la pensée, comme l’air nous apporte le son. On peut donc dire en toute vérité qu’il y a dans ces fluides des ondes et des rayons de pensées qui se croisent sans se confondre, comme il y a dans l’air des ondes et des rayons sonores.

Une assemblée est un foyer où rayonnent des pensées diverses ; c’est comme un orchestre, un chœur de pensées où chacun produit sa note. Il en résulte une multitude de courants et d’effluves fluidiques dont chacun reçoit l’impression par le sens spirituel, comme dans un chœur de musique, chacun reçoit l’impression des sons par le sens de l’ouïe.

Mais, de même qu’il y a des rayons sonores harmoniques ou discordants, il y a aussi des pensées harmoniques ou discordantes. Si l’ensemble est harmonique, l’impression est agréable ; s’il est discordant, l’impression est pénible. Or, pour cela, il n’est pas besoin que la pensée soit formulée en paroles ; le rayonnement fluidique n’existe pas moins, qu’elle soit exprimée ou non ; si toutes sont bienveillantes, tous les assistants en éprouvent un véritable bien-être, ils se sentent à l’aise ; mais s’il s’y mêle quelques pensées mauvaises, elles produisent l’effet d’un courant d’air glacé dans un milieu tiède.

Telle est la cause du sentiment de satisfaction que l’on éprouve dans une réunion sympathique ; il y règne comme une atmosphère morale salubre, où l’on respire à l’aise ; on en sort réconforté, parce qu’on s’y est imprégné d’effluves fluidiques salutaires. Ainsi s’expliquent aussi l’anxiété, le malaise indéfinissable que l’on ressent dans un milieu antipathique, où des pensées malveillantes provoquent, pour ainsi dire, des courants fluidiques malsains.

La communion de pensées produit donc une sorte d’effet physique qui réagit sur le moral ; c’est ce que le Spiritisme seul pouvait faire comprendre. L’homme le sent instinctivement, puisqu’il recherche les réunions où il sait trouver cette communion ; dans ces réunions homogènes et sympathiques, il puise de nouvelles forces morales ; on pourrait dire qu’il y récupère les pertes fluidiques qu’il fait chaque jour par le rayonnement de la pensée, comme il récupère par les aliments les pertes du corps matériel.

A ces effets de la communion de pensées, s’en joint un autre qui en est la conséquence naturelle, et qu’il importe de ne pas perdre de vue : c’est la puissance qu’acquiert la pensée ou la volonté, par l’ensemble des pensées ou volontés réunies. La volonté étant une force active, cette force est multipliée par le nombre des volontés identiques, comme la force musculaire est multipliée par le nombre des bras.

Ce point établi, on conçoit que dans les rapports qui s’établissent entre les hommes et les Esprits, il y a, dans une réunion où règne une parfaite communion de pensées, une puissance attractive ou répulsive que ne possède pas toujours un individu isolé. Si, jusqu’à présent, les réunions trop nombreuses sont moins favorables, c’est par la difficulté d’obtenir une homogénéité parfaite de pensées, ce qui tient à l’imperfection de la nature humaine sur la terre. Plus les réunions sont nombreuses, plus il s’y mêle d’éléments hétérogènes qui paralysent l’action des bons éléments, et qui sont comme les grains de sable dans un engrenage. Il n’en est point ainsi dans les mondes plus avancés, et cet état de choses changera sur la terre, à mesure que les hommes y deviendront meilleurs.

Pour les Spirites, la communion de pensées a un résultat plus spécial encore. Nous avons vu l’effet de cette communion d’homme à homme ; le Spiritisme nous prouve qu’il n’est pas moins grand des hommes aux Esprits, et réciproquement. En effet, si la pensée collective acquiert de la force par le nombre, un ensemble de pensées identiques, ayant le bien pour but, aura plus de puissance pour neutraliser l’action des mauvais Esprits ; aussi voyons-nous que la tactique de ces derniers est de pousser à la division et à l’isolement. Seul, un homme peut succomber, tandis que si sa volonté est corroborée par d’autres volontés, il pourra résister, selon l’axiome : L’union fait la force, axiome vrai au moral comme au physique.

D’un autre côté, si l’action des Esprits malveillants peut être paralysée par une pensée commune, il est évident que celle des bons Esprits sera secondée ; leur influence salutaire ne rencontrera point d’obstacles ; leurs effluves fluidiques, n’étant point arrêtées par des courants contraires, se répandront sur tous les assistants, précisément parce que tous les auront attirées par la pensée, non chacun à son profit personnel, mais au profit de tous, selon la loi de charité. Elles descendront sur eux en langues de feu, pour nous servir d’une admirable image de l’Evangile.

Ainsi, par la communion de pensées, les hommes s’assistent entre eux, et en même temps ils assistent les Esprits et en sont assistés. Les rapports du monde visible et du monde invisible ne sont plus individuels, ils sont collectifs, et par cela même plus puissants pour le profit des masses, comme pour celui des individus ; en un mot, elle établit la solidarité, qui est la base de la fraternité. Chacun ne travaille pas seulement pour soi, mais pour tous, et en travaillant pour tous chacun y trouve son compte ; c’est ce que ne comprend pas l’égoïsme.

Grâce au Spiritisme, nous comprenons donc la puissance et les effets de la pensée collective ; nous nous expliquons mieux le sentiment de bien-être que l’on éprouve dans un milieu homogène et sympathique ; mais nous savons également qu’il en est de même des Esprits, car eux aussi reçoivent les effluves de toutes les pensées bienveillantes qui s’élèvent vers eux comme une fumée de parfum. Ceux qui sont heureux éprouvent une plus grande joie de ce concert harmonieux ; ceux qui souffrent en ressentent un plus grand soulagement.

Toutes les réunions religieuses, à quelque culte qu’elles appartiennent, sont fondées sur la communion de pensées ; c’est là, en effet, qu’elle doit et peut exercer toute sa puissance, parce que le but doit être le dégagement de la pensée des étreintes de la matière. Malheureusement la plupart se sont écartées de ce principe, à mesure qu’elles ont fait de la religion une question de forme. Il en est résulté que chacun faisant consister son devoir dans l’accomplissement de la forme, se croit quitte envers Dieu et envers les hommes, quand il a pratiqué une formule. Il en résulte encore que chacun va dans les lieux de réunions religieuses avec une pensée personnelle, pour son propre compte, et le plus souvent sans aucun sentiment de confraternité à l’égard des autres assistants ; il est isolé au milieu de la foule, et ne pense au ciel que pour lui-même.

Ce n’est certes pas ainsi que l’entendait Jésus quand il dit : « Lorsque vous serez plusieurs réunis en mon nom, je serai au milieu de vous. » Réunis en mon nom, c’est-à-dire avec une pensée commune ; mais on ne peut être réunis au nom de Jésus sans s’assimiler ses principes, sa doctrine ; or, quel est le principe fondamental de la doctrine de Jésus ? La charité en pensées, en paroles et en actions. Les égoïstes et les orgueilleux mentent quand ils se disent réunis au nom de Jésus, car Jésus les désavoue pour ses disciples.

Frappés de ces abus et de ces déviations, il est des gens qui nient l’utilité des assemblées religieuses, et par conséquent des édifices consacrés à ces assemblées. Dans leur radicalisme, ils pensent qu’il vaudrait mieux construire des hospices que des temples, attendu que le temple de Dieu est partout, qu’il peut être adoré partout, que chacun peut prier chez soi et à toute heure, tandis que les pauvres, les malades et les infirmes ont besoin de lieux de refuge.

Mais de ce que des abus sont commis, de ce qu’on s’est écarté du droit chemin s’ensuit-il que le droit chemin n’existe pas, et que tout ce dont on abuse soit mauvais ? Parler ainsi, c’est méconnaître la source et les bienfaits de la communion de pensées qui doit être l’essence des assemblées religieuses ; c’est ignorer les causes qui la provoquent. Que des matérialistes professent de pareilles idées, on le conçoit ; car, pour eux, ils font en toutes choses abstraction de la vie spirituelle ; mais de la part de spiritualistes, et mieux encore de Spirites, ce serait un non-sens. L’isolement religieux, comme l’isolement social, conduit à l’égoïsme. Que quelques hommes soient assez forts par eux-mêmes, assez largement doués par le cœur, pour que leur foi et leur charité n’aient pas besoin d’être réchauffées à un foyer commun, c’est possible ; mais il n’en est point ainsi des masses, à qui il faut un stimulant, sans lequel elles pourraient se laisser gagner par l’indifférence. Quel est, en outre, l’homme qui puisse se dire assez éclairé pour n’avoir rien à apprendre touchant ses intérêts futurs ? assez parfait pour se passer de conseils dans la vie présente ? Est-il toujours capable de s’instruire par lui-même ? Non ; il faut à la plupart des enseignements directs en matière de religion et de morale, comme en matière de science. Sans contredit, cet enseignement peut être donné partout, sous la voûte du ciel comme sous celle d’un temple ; mais pourquoi les hommes n’auraient-ils pas des lieux spéciaux pour les affaires du ciel, comme ils en ont pour les affaires de la terre ? Pourquoi n’auraient-ils pas des assemblées religieuses, comme ils ont des assemblées politiques, scientifiques et industrielles ? C’est là une bourse où l’on gagne toujours sans rien faire perdre à personne. Cela n’empêche pas les fondations au profit des malheureux ; mais nous disons de plus que lorsque les hommes comprendront mieux leurs intérêts du ciel, il y aura moins de monde dans les hospices.

Si les assemblées religieuses, nous parlons en général, sans faire allusion à aucun culte, se sont trop souvent écartées du but primitif principal, qui est la communion fraternelle de la pensée ; si l’enseignement qui y est donné n’a pas toujours suivi le mouvement progressif de l’humanité, c’est que les hommes n’accomplissent pas tous les progrès à la fois ; ce qu’ils ne font pas dans une période, ils le font dans une autre ; à mesure qu’ils s’éclairent, ils voient les lacunes qui existent dans leurs institutions, et ils les remplissent ; ils comprennent que ce qui était bon à une époque, eu égard au degré de la civilisation, devient insuffisant dans un état plus avancé, et ils rétablissent le niveau. Le Spiritisme, nous le savons, est le grand levier du progrès en toutes choses ; il marque une ère de rénovation. Sachons donc attendre, et ne demandons pas à une époque plus qu’elle ne peut donner. Comme les plantes, il faut que les idées mûrissent pour en récolter les fruits. Sachons, en outre, faire les concessions nécessaires aux époques de transition, car rien, dans la nature, ne s’opère d’une manière brusque et instantanée.

Nous avons dit que le véritable but des assemblées religieuses doit être la communion de pensées ; c’est qu’en effet le mot religion veut dire lien ; une religion, dans son acception large et vraie, est un lien qui relie les hommes dans une communauté de sentiments, de principes et de croyances ; consécutivement, ce nom a été donné à ces mêmes principes codifiés et formulés en dogmes ou articles de foi. C’est en ce sens que l’on dit : la religion politique ; cependant, dans cette acception même, le mot religion n’est pas synonyme d’opinion ; il implique une idée particulière : celle de foi consciencieuse ; c’est pourquoi on dit aussi : la foi politique. Or, des hommes peuvent s’enrôler, par intérêt, dans un parti, sans avoir la foi de ce parti, et la preuve en est, c’est qu’ils le quittent, sans scrupule, quand ils trouvent leur intérêt ailleurs, tandis que celui qui l’embrasse par conviction est inébranlable ; il persiste au prix des plus grands sacrifices, et c’est l’abnégation des intérêts personnels qui est la véritable pierre de touche de la foi sincère. Toutefois, si le renoncement à une opinion, motivé par l’intérêt, est un acte de lâcheté méprisable, il est respectable, au contraire, lorsqu’il est le fruit de la reconnaissance de l’erreur où l’on était ; c’est alors un acte d’abnégation et de raison. Il y a plus de courage et de grandeur à reconnaître ouvertement qu’on s’est trompé, qu’à persister, par amour-propre, dans ce que l’on sait être faux, et pour ne pas se donner un démenti à soi-même, ce qui accuse plus d’entêtement que de fermeté, plus d’orgueil que de jugement, et plus de faiblesse que de force. C’est plus encore : c’est de l’hypocrisie, parce qu’on veut paraître ce qu’on n’est pas ; c’est en outre une mauvaise action, parce que c’est encourager l’erreur par son propre exemple.

Le lien établi par une religion, quel qu’en soit l’objet, est donc un lien essentiellement moral, qui relie les cœurs, qui identifie les pensées, les aspirations, et n’est pas seulement le fait d’engagements matériels qu’on brise à volonté, ou de l’accomplissement de formules qui parlent aux yeux plus qu’à l’esprit. L’effet de ce lien moral est d’établir entre ceux qu’il unit, comme conséquence de la communauté de vues et de sentiments, la fraternité et la solidarité, l’indulgence et la bienveillance mutuelles. C’est en ce sens qu’on dit aussi : la religion de l’amitié, la religion de la famille.

S’il en est ainsi, dira-t-on, le Spiritisme est donc une religion ? Eh bien, oui ! sans doute, Messieurs ; dans le sens philosophique, le Spiritisme est une religion, et nous nous en glorifions, parce que c’est la doctrine qui fonde les liens de la fraternité et de la communion de pensées, non pas sur une simple convention, mais sur les bases les plus solides : les lois mêmes de la nature.

Pourquoi donc avons-nous déclaré que le Spiritisme n’est pas une religion ? Par la raison qu’il n’y a qu’un mot pour exprimer deux idées différentes, et que, dans l’opinion générale, le mot religion est inséparable de celle de culte ; qu’il réveille exclusivement une idée de forme, et que le Spiritisme n’en a pas. Si le Spiritisme se disait religion, le public n’y verrait qu’une nouvelle édition, une variante, si l’on veut, des principes absolus en matière de foi ; une caste sacerdotale avec son cortège de hiérarchies, de cérémonies et de privilèges ; il ne le séparerait pas des idées de mysticisme, et des abus contre lesquels l’opinion s’est souvent élevée.

Le Spiritisme, n’ayant aucun des caractères d’une religion, dans l’acception usuelle du mot, ne pouvait, ni ne devait se parer d’un titre sur la valeur duquel on se serait inévitablement mépris ; voilà pourquoi il se dit simplement : doctrine philosophique et morale.

Les réunions spirites peuvent donc être tenues religieusement, c’est-à-dire avec le recueillement et le respect que comporte la nature grave des sujets dont on s’y occupe ; on peut même y dire, à l’occasion, des prières qui, au lieu d’être dites en particulier, sont dites en commun, sans être pour cela ce qu’on entend par assemblées religieuses. Qu’on ne croie pas que ce soit là jouer sur les mots ; la nuance est parfaitement claire, et l’apparente confusion ne vient que faute d’un mot pour chaque idée.

Quel est donc le lien qui doit exister entre les Spirites ? Ils ne sont unis entre eux par aucun contrat matériel, par aucune pratique obligatoire ; quel est le sentiment dans lequel doivent se confondre toutes les pensées ? C’est un sentiment tout moral, tout spirituel, tout humanitaire : celui de la charité pour tous, autrement dit : l’amour du prochain qui comprend les vivants et les morts, puisque nous savons que les morts font toujours partie de l’humanité.

La charité est l’âme du Spiritisme : elle résume tous les devoirs de l’homme envers lui-même et envers ses semblables ; c’est pourquoi on peut dire qu’il n’y a pas de vrai Spirite sans charité.

Mais la charité, c’est encore un de ces mots à sens multiple dont il est nécessaire de bien comprendre toute la portée ; et si les Esprits ne cessent de la prêcher et de la définir, c’est que, probablement, ils reconnaissent que cela est encore nécessaire.

Le champ de la charité est très vaste ; il comprend deux grandes divisions que, faute de termes spéciaux, on peut désigner par les mots : Charité bienfaisante et charité bienveillante. On comprend facilement la première, qui est naturellement proportionnée aux ressources matérielles dont on dispose ; mais la seconde est à la portée de tout le monde, du plus pauvre comme du plus riche. Si la bienfaisance est forcément limitée, rien autre que la volonté ne saurait poser des bornes à la bienveillance.

Que faut-il donc pour pratiquer la charité bienveillante ? Aimer son prochain comme soi-même : or, si l’on aime son prochain autant que soi, on l’aimera beaucoup ; on agira envers autrui comme on voudrait que les autres agissent envers nous ; on ne voudra ni ne fera de mal à personne, parce que nous ne voudrions pas qu’on nous en fît.

Aimer son prochain, c’est donc abjurer tout sentiment de haine, d’animosité, de rancune, d’envie, de jalousie, de vengeance, en un mot, tout désir et toute pensée de nuire ; c’est pardonner à ses ennemis et rendre le bien pour le mal ; c’est être indulgent pour les imperfections de ses semblables et ne pas chercher la paille dans l’œil de son voisin, alors qu’on ne voit pas la poutre qu’on a dans le sien ; c’est voiler ou excuser les fautes d’autrui, au lieu de se complaire à les mettre en relief par esprit de dénigrement ; c’est encore de ne pas se faire valoir aux dépens des autres ; de ne chercher à écraser personne sous le poids de sa supériorité ; de ne mépriser personne par orgueil. Voilà la vraie charité bienveillante, la charité pratique, sans laquelle la charité est un vain mot ; c’est la charité du vrai Spirite comme du vrai chrétien ; celle sans laquelle celui qui dit : Hors la charité point de salut, prononce sa propre condamnation, en ce monde aussi bien qu’en l’autre.

Que de choses il y aurait à dire sur ce sujet ! Que de belles instructions nous donnent sans cesse les Esprits ! Sans la crainte d’être trop long et d’abuser de votre patience, messieurs, il serait facile de démontrer qu’en se plaçant au point de vue de l’intérêt personnel, égoïste, si l’on veut, car tous les hommes ne sont pas encore mûrs pour une abnégation complète, pour faire le bien uniquement pour l’amour du bien, il serait, dis-je, facile de démontrer qu’ils ont tout à gagner à agir de la sorte et tout à perdre en agissant autrement, même dans leurs relations sociales ; puis, le bien attire le bien et la protection des bons Esprits ; le mal attire le mal et ouvre la porte à la malveillance des mauvais. Tôt ou tard l’orgueilleux est châtié par l’humiliation, l’ambitieux par les déceptions, l’égoïste par la ruine de ses espérances, l’hypocrite par la honte d’être démasqué ; celui qui abandonne les bons Esprits en est abandonné, et, de chute en chute, se voit enfin au fond de l’abîme, tandis que les bons Esprits relèvent et soutiennent celui qui, dans ses plus grandes épreuves, ne cesse de se confier en la Providence et ne dévie jamais du droit chemin ; celui, enfin, dont les secrets sentiments ne dissimulent aucune arrière-pensée de vanité ou d’intérêt personnel. Donc, d’un côté, gain assuré ; de l’autre, perte certaine ; chacun, en vertu de son libre-arbitre, peut choisir la chance qu’il veut courir, mais ne pourra s’en prendre qu’à lui-même des conséquences de son choix.

Croire en un Dieu tout-puissant, souverainement juste et bon ; croire en l’âme et en son immortalité ; à la préexistence de l’âme comme seule justification du présent ; à la pluralité des existences comme moyen d’expiation, de réparation et d’avancement intellectuel et moral ; à la perfectibilité des êtres les plus imparfaits ; à la félicité croissante avec la perfection ; à l’équitable rémunération du bien et du mal, selon le principe : à chacun selon ses œuvres ; à l’égalité de la justice pour tous, sans exceptions, faveurs ni privilèges pour aucune créature ; à la durée de l’expiation limitée à celle de l’imperfection ; au libre-arbitre de l’homme, qui lui laisse toujours le choix entre le bien et le mal ; croire à la continuité des rapports entre le monde visible et le monde invisible ; à la solidarité qui relie tous les êtres passés, présents et futurs, incarnés et désincarnés ; considérer la vie terrestre comme transitoire et l’une des phases de la vie de l’Esprit, qui est éternelle ; accepter courageusement les épreuves en vue de l’avenir plus enviable que le présent ; pratiquer la charité en pensées, en paroles et en actions dans la plus large acception du mot ; s’efforcer chaque jour d’être meilleur que la veille, en extirpant quelque imperfection de son âme ; soumettre toutes ses croyances au contrôle du libre examen et de la raison, et ne rien accepter par la foi aveugle ; respecter toutes les croyances sincères, quelque irrationnelles qu’elles nous paraissent, et ne violenter la conscience de personne ; voir enfin dans les découvertes de la science la révélation des lois de la nature, qui sont les lois de Dieu : voilà le Credo, la religion du Spiritisme, religion qui peut se concilier avec tous les cultes, c’est-à-dire avec toutes les manières d’adorer Dieu. C’est le lien qui doit unir tous les Spirites en une sainte communion de pensées, en attendant qu’il rallie tous les hommes sous le drapeau de la fraternité universelle.

Avec la fraternité, fille de la charité, les hommes vivront en paix, et s’épargneront les maux innombrables qui naissent de la discorde, fille à son tour de l’orgueil, de l’égoïsme, de l’ambition, de la jalousie et de toutes les imperfections de l’humanité.

Le Spiritisme donne aux hommes tout ce qu’il faut pour leur bonheur ici-bas, parce qu’il leur apprend à se contenter de ce qu’ils ont ; que les Spirites soient donc les premiers à profiter des bienfaits qu’il apporte, et qu’ils inaugurent entre eux le règne de l’harmonie qui resplendira dans les générations futures.

Les Esprits qui nous entourent ici sont innombrables, attirés par le but que nous nous sommes proposé en nous réunissant, afin de donner à nos pensées la force qui naît de l’union. Donnons à ceux qui nous sont chers un bon souvenir et un gage de notre affection, des encouragements et des consolations à ceux qui en ont besoin. Faisons en sorte que chacun recueille sa part des sentiments de charité bienveillante dont nous serons animés, et que cette réunion porte les fruits que tous sont en droit d’en attendre.